Compte-rendu critique de l’Antimanuel de philosophie de Michel Onfray

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Cycle "Jouons à la Philo - 4" : interprétation
25/01/2023    
14h00 - 17h00
L’idée générale de ce cycle est d’aborder les jeux de société existants dont on se dit qu’ils pourraient développer tel ou tel savoir-faire philosophique. À [...]
Events on 25/01/2023
  1. Structure de l’ouvrage :

« L’antimanuel de philosophie » se construit sur une introduction suivie de trois parties consacrées aux six grandes thématiques enseignées au sein de l’éducation française en philosophie et enfin d’une conclusion accompagnée d’une annexe. Citons-les d’emblée les trois parties : la nature, l’art et la technique, intégrés dans la question « Qu’est-ce que l’homme ? », la liberté, le droit et l’histoire dans la question « Comment vivre ensemble ? » et, pour finir, la conscience, la raison et la vérité autour de « Que peut-on savoir ? ».

La structure est sensiblement la même tout au long de l’ouvrage: autour des six grandes thématiques sont posées des questions servant d’amorce à un texte introductif de l’auteur, lui-même suivi d’une sélection  de textes de différents philosophes. Ce format est ainsi répété jusqu’à la conclusion. L’annexe quant à elle sert d’aide technique pour que les élèves puissent s’entraîner à différents exercices qui seront possiblement demandés dans les cours de philosophie en secondaire ou lors de l’épreuve du baccalauréat.

  • Les intentions de l’ouvrage :

L’ouvrage se destine assez clairement à des grands adolescents ayant dans leur cursus des cours de philosophie. Ce livre a la volonté de pouvoir être un véritable manuel scolaire de philosophie puisqu’il est divisé en trois parties correspondant aux trois trimestres et traite des thématiques inscrites dans le programme. Les annexes sont autant d’aides techniques afin de réussir des exercices scolaires qui pourraient être demandés en cours de philosophie : commentaire de texte, dissertation, … 

Pourquoi alors appeler cet ouvrage « l’antimanuel » ? Derrière cette première intention, somme toute scolaire, il en existe une seconde : il s’agit d’une critique limpide à l’encontre de l’enseignement de la philosophie au sein de l’éducation scolaire mais également dans les questions et les auteurs choisis par l’Éducation Française. Deux enseignements de la philosophie sont opposés : le premier, l’enseignement socratique, dans lequel s’inscrit l’auteur, pour lequel toutes les questions peuvent être traitées philosophiquement et le second, celui du fonctionnaire de la philosophie, ne s’attardant qu’autour de questions et d’auteurs consacrés. « L’antimanuel » cherche explicitement à dissocier, en particulier dans le cas où le lecteur serait l’élève d’un fonctionnaire de la philosophie, ce qu’on pourrait appeler la philosophie scolaire, ou pour être plus précis, l’enseignement de la philosophie à l’école de la philosophie en elle-même. 

Dans la conclusion de l’ouvrage, l’auteur explique clairement qu’il a voulu proposer une lecture propre de la philosophie par sa sélection des auteurs et des textes afin de permettre une lecture critique du monde. Il s’agit pour lui de redéployer le potentiel critique et subversif de la philosophie à l’encontre d’un apprentissage sclérosé et pacifié d’une philosophie neutralisée : « L’histoire officielle de la philosophie se construit généralement avec des pensées dont la charge explosive, réelle à leur époque, a été désamorcée et qui subsistent en monuments désormais inoffensifs »[1]. Déroulons donc notre commentaire en regard de ses intentions mais également de son titre, c’est-à-dire d’être un « antimanuel  de philosophie ».

  • Commentaire sur l’ouvrage

Le livre a quelques mérites mais aussi plusieurs limites. Selon moi, le principal intérêt de l’ouvrage est d’amener à la lecture d’auteurs, et de quelques trop rares autrices[2], rarement enseignés dans les cours de philosophie, fussent-ils universitaires. Onfray se place théoriquement dans un champ de la philosophie qui m’intéresse particulièrement, c’est-à-dire la philosophie critique, politique et pratique. « Les penseurs et pensées que j’ajoute dans le corps de ce livre aux classiques de la philosophie découvrent et célèbrent ce qui, dans l’histoire des idées, a été masqué, dissimulé, travesti ou critiqué parce que porteur d’effets potentiellement explosifs : dans l’institution philosophique, du lycée à l’université, on parle peu ou pas de la passion subversive, critique et libertaire des Cyniques de l’Antiquité grecque, on ignore tout de la philosophie hédoniste des cyrénaïque, de la révolution métaphysique des matérialistes de toujours, … »[3].

Le second principal intérêt du livre est qu’il est réellement dirigé vers un public jeune. Des questions sont posées sous une forme se voulant subversive et l’ouvrage est ponctué de nombreuses illustrations, sur des thèmes variés, offrant un large panel culturel. Le choix des sous-questions qui rythment les différentes parties sont clairement une accroche visant un tel public notamment en faisant référence à des événements ou des questionnements possibles de leur vie quotidienne. Dans les questions, citons par exemple « Faut-il commencer l’année en brûlant votre professeur de philosophie ? » ou encore « Pourquoi votre lycée est-il construit comme une prison ? ». 

Le premier problème est le manque criant de philosophie et de démarches philosophiques de l’ouvrage. Cela se remarque en premier lieu de par sa structure. Il s’agit systématiquement d’une question servant de cadre et d’accroche, puis d’un commentaire introductif de l’auteur pour finir par une juxtaposition d’extraits de textes de différents auteurs. Cette construction est problématique car la juxtaposition des textes ne permet ni d’articuler ni de construire un problème. Onfray se place également dans cette perspective puisqu’il considère que la philosophie sert à approfondir ou résoudre des problèmes. Nous voyons donc comment la philosophie, du moins son enseignement, se rapporte toujours à l’idée de problème. Oscar Brenifier avait déjà soulevé ce problème: « Toutefois, là où le bât blesse chez Onfray, nous semble-t-il, est qu’il retombe dans le péché mignon, tout à fait ordinaire des professeurs de philosophie : celui de la difficulté à problématiser. »[4]

Le second problème est la position de verticalité et d’unilatéralité du texte. Dans les textes d’introductions aux différentes questions, l’auteur, par trop souvent, se sert de ses positions personnelles pour éclairer des problèmes communs à tous et toutes. Citons par exemple sa position, aisément controversable, de l’homosexualité comme issu de troubles œdipiens : « En revanche, s’ils [Les parents] tolèrent des câlins appuyés à des âges tardifs, s’ils refusent de mettre le désir enfantin à distance et en jouissent, s’ils laissent croire à l’enfant qu’il peut remplacer l’adulte manquant (…) alors son destin sera déterminé, ses choix hétérosexuels fragiles, difficilement viables, pénibles à assumer, intranquilles, et se manifesteront des aspirations ou penchants pour d’autres sexualités, dont l’homosexualité. »[5]On voit que « Crépuscule d’une idole » n’était pas encore sorti… Cette propension à l’unilatéralité, du fait qu’il n’y a aucun espace dans le livre permettant d’interroger les positions de l’auteur, entraîne une forme de verticalité morale qui apparaît ici ou là sous forme de postures et de conseils paternalistes. Bien loin de la figure pourtant évoquée et invoquée de Socrate ! 

En conclusion, le livre avait vocation d’être un « antimanuel de philosophie » et, à mon sens, il loupe le coche. L’ambivalence d’Onfray pose plusieurs problèmes pour cette qualification : c’est un ouvrage consacré à la philosophie mais qui ne laisse que peu de place à une discussion avec des problèmes de philosophie ou avec les prises de position de l’auteur. Il s’agit un guide pratique qui donne des aides et des méthodes techniques aux exercices classiques de la philosophie scolaire, qui se construit de manière similaire à un cursus scolaire classique mais qui développe des critiques à l’encontre de la philosophie dite scolaire, à son enseignement et aux choix des auteurs … La mise en avant d’auteurs et d’autrices trop souvent oubliés qui, de par leur dimension critique et politique, pourraient prétendre à faire partie d’un « antimanuel de philosophie » mais malheureusement dont l’articulation ne leur permet pas, ou peu, de « parler » entre eux ni entre eux et le lecteur. Ces textes restent muets du fait d’une mauvaise articulation et d’un manque cruel de problématisation. 

Dès lors, est-ce un « antimanuel de philosophie » ? Je ne pense pas qu’il suffise de citer des philosophes dit subversifs pour transformer un manuel de philosophie en « antimanuel ». En ce sens, le livre se place bel et bien du côté des manuels scolaires mais, pourrait-on dire, de manière alternative. Classique dans la forme, ludique et d’une posture subversive dans le choix des accroches et des extraits, ce qui marque bien la volonté de faire un ouvrage pour adolescents, mais « péchant » par manque de problématique et de discussion sur le fond. Malgré ses limites, le livre reste une source intéressante en ce qui concerne les accroches, les auteurs et autrices et son large catalogue d’images. 


[1]Michel Onfray, Antimanuel de philosophie, Paris, Breal, 2001, p.309.

[2]Il s’agit d’un problème général et non spécifique à Onfray. Notons également que bien qu’il cite les philosophies dites orientales, il n’en mentionne aucun texte ni auteur/autrice.

[3]Michel Onfray, Op. cit., p.309.

[4]Oscar Brenifier« Onfray ou pas ? », in Diotime n°22, 07/2004, consulté le 15 janv. 2019.

[5]Michel Onfray, Antimanuel de philosophie, Paris, Breal, 2001, p.239.

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