« Pensez-vous vraiment ce que vous croyez penser ? » de Marianne Chaillan (Ed. des Equateurs)

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24 Fév
24/02/2023    
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La Fabrique revient avec une proposition avortée par les confinements, puis repoussée par souci de la santé des animateurices qui voulaient la mettre en place. [...]
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Marianne Chaillan est une philosophe française et professeure de philosophie dans un lycée privé à Marseille. Elle est une fervente défenseuse de la pop-philosophie, une philosophie dont les objets sont ceux de la « pop-culture ». Elle a écrit divers livres à ce propos, analysant tantôt l’univers de Disney (Ils vécurent philosophes et eurent beaucoup d’heureux), Harry Potter (Harry Potter à l’école de la philosophie), Game of Thrones (Game of Thrones, une métaphysique des meurtres), ou élaborant les playlists fictives qu’écouteraient certains philosophes (La Playlist des philosophes). Le souci central de sa philosophie est de se rendre accessible à un public de néophytes.

La raison de cet ouvrage, Pensez-vous vraiment ce que vous croyez penser ?, est de donner des outils aux lecteurs pour se prononcer sur des questions d’éthique, et plus précisément, de bioéthique. En effet, l’idée d’écrire ce livre lui vient alors que le Parlement français doit réviser « les lois de bioéthique » (début 2019), et décider de certains dilemmes éthiques comme le droit à l’euthanasie ou l’accès à la PMA (Procréation médicalement assistée) pour des femmes célibataires ou des couples de lesbiennes. Ces discussions ont déjà commencé depuis janvier 2018, sous la forme d’une consultation nationale appelée « Les Etats généraux de la bioéthique ». Or, par le passé, ces Etats généraux ont causé énormément de troubles, tant au niveau des décideurs politiques qu’au niveau de la société civile. Ce livre présente donc une ambition de pouvoir « ramener les échanges du terrain de la passion à celui de la raison » (p11).

Pour cela, Marianne Chaillan propose un jeu assez simple, inspiré des « Livres dont vous êtes le héros », dont l’histoire change en fonction des choix que vous faites (le lecteur peut donc lire certaines parties du livre mais pas d’autres, en fonction de ses choix, devenant le héros de sa propre histoire). Si ces débats éthiques sont sérieux, rien ne nous empêche de les aborder avec légèreté et même humour.

Elle nous propose pour commencer une série de six dilemmes éthiques auxquels répondre intuitivement. Il ne s’agit pas de dilemmes éthiques réels, qui existent dans le quotidien, mais d’expériences de pensée. Le lecteur peut alors se positionner et prendre note de la réaction qu’il trouve la plus juste. Ensuite, en fonction de ses choix, Marianne Chaillan l’oriente vers une famille de philosophes : les maximalistes et les minimalistes. Au sein de ce qu’elle appelle un de ces deux « continents » philosophiques, le lecteur pourra alors s’orienter, à nouveau à l’aide d’expériences de pensée, vers des courants plus précis de philosophie, et enfin, trouver celui avec lequel il semble le plus en accord. Evidemment, Marianne Chaillan le précise immédiatement : rien n’empêche un lecteur très intéressé de tout lire. En effet, le livre peut se lire des deux façons : soit en suivant ce jeu de piste, soit en lisant les chapitres un par un.

L’objectif de ce livre n’est donc pas de proposer un simple cours de philosophie mais de profiter de cette intuition éthique que nous avons tous. Lorsqu’on présente un exercice de pensée qui touche à un dilemme moral, chacun d’entre nous sait assez rapidement, sans avoir trop besoin de se justifier, se positionner. Elle fait le pari que pour que chacun sache se positionner dans ces débats éthiques contemporains, il faut d’abord en revenir à cette intuition éthique, et ensuite amener de la théorie philosophique, qui nous permet alors de questionner cette intuition et mettant en avant ce qu’elle implique, ses tenants et aboutissants, et en fonction, le lecteur peut alors se repositionner éthiquement. Son objectif n’est nullement de dire ce qu’il faut penser, mais éclairer chacun sur ses façons de penser et donc, sur les biais de pensée qui peuvent intervenir lorsqu’il s’agit de traiter de ce que Ruwen Ogien a appelé « la panique morale » (cet auteur voit dans le déroulement des débats de société autour de questions éthiques contemporaines une forme de panique morale qui se traduit par l’incapacité à penser l’éthique, « sans les béquilles de la religion, de la métaphysique ou des conceptions traditionnelles du Bien »).[1] Au fond, Marianne Chaillan donne des outils à chacun pour répondre aux débats éthiques contemporains, avec des arguments éclairés, plutôt qu’en étant aveuglé par la passion ou emprisonné dans une forme de dogmatisme.

Dès lors, il peut nous rester plusieurs questions. Premièrement, quelle est la pertinence d’une telle méthode pour traiter de ces sujets éthiques contemporains ? Deuxièmement, quelle est la pertinence philosophique de ces remarques ? Et troisièmement, quelle utilité pouvons-nous tirer de la lecture de ce livre en classe ? Reprenons ces questions une à une.

Premièrement, cette méthode peut être contestée. En effet, il s’agit d’une méthode intuitive, qui fait appel au sens commun, tant évité en philosophie, plutôt qu’à des grands principes philosophiques sur lesquels se positionner. Cette méthode ne plaira pas aux puristes mais fonctionne habilement dans ce livre. D’une part, elle rend le lecteur actif et par là, d’autant plus attentif aux moments théoriques lorsque ceux-ci apparaissent (ce qui est très utile pour aborder de la théorie complexe avec des élèves). D’autre part, elle tente cette méthode après avoir constaté, dans ses cours notamment, qu’il est difficile pour les élèves de se positionner face à de grandes théories complexes. Ici, elle part certes d’intuitions, mais elle les accompagne de théorie et lisse ces intuitions au fur et à mesure du livre, en ajoutant des exercices de pensée qui arrivent parfaitement à représenter les enjeux philosophiques sous-jacents, qu’elle développe par la suite.

Deuxièmement, une question qui revient souvent à la lecture d’ouvrages de vulgarisation philosophique est celle de la pertinence des propos philosophiques. Le risque de la vulgarisation est de leur faire perdre en précision jusqu’à nous empêcher d’en concevoir toute la complexité. Néanmoins, ce reproche ne peut être fait au livre de Marianne Chaillan. Une fois qu’elle aborde un exercice de pensée, elle résume avec simplicité la théorie qui l’englobe, tout en montrant les tensions dans la pensée d’un auteur, tensions qu’elle souligne en abordant des dilemmes variés. De plus, au niveau de la théorie qu’elle explicite, elle sélectionne avec pertinence les éléments à retenir et n’hésite pas à ajouter des auteurs supplémentaires aux « grands » auteurs qui reviennent perpétuellement, notamment pour proposer des pistes de lectures supplémentaires aux élèves qui souhaiteraient aller plus loin dans la réflexion.

Troisièmement, la question de l’utilité d’un tel ouvrage dans les classes de secondaire peut se poser pour celleux qui enseignent le cours de CPC (cours de philosophie et citoyenneté). Un des intérêts de ce livre, que nous n’avons pas encore cité jusqu’ici, réside dans l’aspect « adaptable » de la lecture de chaque élève. En effet, l’enseignant ne doit pas obliger les élèves à lire tout le livre mais simplement à jouer le jeu de trouver « leur famille de philosophes ». Mais surtout, il aborde des questions complexes par un biais intuitif et permet d’amorcer le débat éthique sur ces questions en classe, avec un premier moment qui amène des clarifications plutôt qu’agite les esprits, afin de proposer un débat de plus grande qualité en classe. Finalement, ce livre remplit sa mission proposée en introduction : « ramener les échanges du terrain de la passion à celui de la raison ».

En conclusion, Marianne Chaillan réussit à fournir un outil pour répondre à la panique morale. Grâce à tous les outils théoriques qu’elle fournit, elle permet par la suite de se positionner, non plus sur des exercices de pensée mais sur de vrais dilemmes éthiques contemporains. Dans sa conclusion, elle amène le lecteur à se positionner, à s’engager et à faire entendre sa voix face aux décisions de l’Etat, afin d’exercer sa libre volonté en connaissant les enjeux sous-jacents. Elle finit ainsi : « Et puis, n’oublions pas, si nous prétendons exposer nos arguments au nom de l’amour des autres et de l’humanité, qu’aimer ne se fait pas avec des cris de haine » (p184).


[1] OGIEN Ruwen, La panique morale, Grasset, Paris, 2004

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