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Compte-rendu critique : Le monde de Sophie

de Gaarder, J. (1995), Le Monde de Sophie – Roman sur l’histoire de la philosophie. Editions du Seuil, Paris.

I. Introduction

Le livre analysé dans cette fiche de lecture sera Le monde de Sophie dont le sous-titre, assez évocateur est Roman sur l’histoire de la philosophie. Ce choix fut motivé par une réflexion assez récurrente émanant de nombreuses personnes qui liaient le choix de mes études à ce livre, car pour eux c’était la lecture de ce roman qui leur avait donné le goût de la philosophie. N’ayant jamais lu le livre (que j’associais vaguement aux Malheurs de Sophie), ma curiosité fut éveillée quant à ce livre qui suscitait tant d’émois philosophiques. De nombreux adultes et adolescents semblant avoir fait leurs premiers pas philosophiques grâce à ce roman, il paraissait pertinent de le lire et l’analyser, afin de comprendre mieux son succès à « allumer » l’étincelle du questionnement philosophique.

II. Brève présentation de l’œuvre

Le roman, écrit par l’auteur norvégien Jostein Gaarder (aussi professeur de philosophie et d’histoire des idées), est sorti en 1991 et en 1995 dans sa traduction française. Gaarder avait déjà écrit trois romans avant la parution du Monde de Sophie, mais c’est véritablement avec ce dernier qu’il connaît un succès international, le roman étant traduit dans plus de cinquante langues et lu partout dans le monde. Son succès ne s’est depuis pas démenti, puisqu’il a été adapté pour le cinéma et continue d’être un best-seller et une référence dans les ouvrages jeunesses de type philosophique.

III. Résumé de l’histoire

Le roman suit Sophie, une adolescente norvégienne de quatorze ans. Un jour, celle-ci reçoit une lettre sur laquelle est écrit la question « Qui es-tu ? » et puis une autre avec la question « D’où vient le monde ? ». Ces deux lettres marquent le début d’une correspondance entre Sophie et un personnage, d’abord anonyme, qui fait figure de philosophe. Ce philosophe, nommé Alberto Knox, échange d’abord de manière épistolaire et ensuite « en vrai » avec Sophie. Au fil du roman, il apparaît que Sophie est en réalité un personnage fictif, fruit de l’imagination d’un père qui écrit des histoires pour sa fille Hilde. C’est donc autant un voyage philosophique qu’initiatique ; Sophie découvre des philosophes, ce qui l’amène à se connaître, et finalement se trouver.

IV. Analyse critique

Le premier chapitre commence par le questionnement existentiel de Sophie, qui se demande « Qui suis-je ? » suite à la lettre qu’elle reçoit. Arrive ensuite la deuxième lettre. Ces deux lettres provoquent l’étonnement chez Sophie, qui est le seul état indispensable pour devenir un bon philosophe. Il faut s’étonner, comme le font les petits enfants, et non prendre le monde comme allant de soit, comme le font si souvent les adultes. Le philosophe anonyme qui écrit ces lettres à Sophie l’a donc sauvée, car il lui a redonné sa capacité d’étonnement.

Si les lettres permettent le questionnement et l’éveil de Sophie, elles provoquent une distanciation entre la protagoniste et ses proches. Parce qu’elle est devenue « éveillée »1, Sophie se détourne des considérations de son entourage, comme sa mère et son amie Jorunn, pour se centrer sur ses découvertes personnelles. Il m’a semblé intéressant que l’auteur, sciemment ou non, perpétue un stéréotype courant sur le philosophe : l’Homme déconnecté du monde réel et perdu dans ses méditations métaphysiques. Ce stéréotype sera nuancé par la suite, lorsque l’auteur présente différents philosophes sous une lumière plus favorable.

Commence ensuite un échange qui permet de retracer l’histoire de la philosophie. En effet, chaque lettre soulève une ou plusieurs questions qui permettent ensuite au philosophe d’amener des savoirs théoriques en vue de répondre à ces interrogations. L’auteur situe l’invention de la philosophie en Grèce antique, et l’explique par la volonté de comprendre les phénomènes naturels vécus par les Hommes. Le roman suit ensuite une structure assez simple: Sophie commence par recevoir une lettre lui posant une ou des question.s philosophique.s ; « Qui es tu ? », « D’où vient le monde ? », « Crois-tu au destin ? » etc. et ensuite une enveloppe plus conséquente contenant des écrits du philosophe (Alberto Knox) qui profite de ce medium pour donner un cours d’histoire de la philosophie, de manière assez classique (linéaire et chronologique) et magistrale (cours dialogué entre un enseignant et son élève).

Chaque chapitre aborde un courant de philosophie, ou un philosophe différent. Chaque courant et auteur est remis dans son contexte historique (avec, entre autre, les dates précises), afin d’expliquer de manière claire les idées et concepts principaux. Cette approche permet la reconstitution de « la ligne du temps philosophique », grâce à la situation temporelle des philosophes, mais aussi par la structure même du roman, qui suit un ordre chronologique (au plus on avance dans le livre, au plus on avance dans le temps aussi). D’un point de vue pédagogique, l’intérêt essentiel de ces échanges entre Sophie et Alberto Knox réside dans le fait qu’ils sont l’occasion pour celui-ci de donner un cours de l’histoire de la philosophie à partir d’un questionnement philosophique qu’il suscite chez Sophie. Alberto Knox a donc une approche très socratique en amenant Sophie à se poser des questions et tenter d’y répondre d’elle-même. Dès lors, le roman propose une vision maïeutique de la philosophie.

Le livre se construit sur une double temporalité, double progression : celle de l’Histoire de la philosophie, et celle du voyage initiatique de Sophie. Son évolution s’observe au fil des pages, au gré de ses diverses rencontres et expériences, se nourrissant des différentes philosophies qu’elle découvre grâce à Alberto. Cette évolution permet également une complexification graduelle des concepts et philosophies abordés, ce qui montre une démarche pédagogique et philosophique intéressante. Plus Sophie mûrit et évolue, plus l’auteur peut construire des savoirs philosophiques élaborés, s’ajoutant à ce qui a été vu au préalable. Il y a d’ailleurs de nombreuses « redites » dans le livre, où Alberto rappelle un concept vu plusieurs chapitres auparavant. Cela rend la lecture parfois quelque peu ennuyeuse pour quelqu’un versé en philosophie, mais ces répétitions semblent tout à fait pertinentes dans un roman s’adressant à un public de néophyte.

Un autre aspect positif du roman est la volonté de l’auteur de proposer une vision assez féministe de l’histoire de la philosophie. En plus de centrer l’histoire sur un personnage féminin, l’auteur, à travers le personnage d’Alberto, souligne régulièrement le manque de considération pour les rares philosophes femmes de l’histoire de la philosophie. Il critique une
certaine vision misogyne de certains philosophes2. Un atout additionnel du livre est sa mise en page. Les concepts philosophiques sont généralement en italique et les passages philosophiques sont en gras, ce qui permet de s’y retrouver facilement et de retenir l’essentiel. Enfin, les auteurs et concepts étant repris dans l’index, cela offre la possibilité de facilement retrouver les passages dans lesquels ils sont mentionnés.

Le roman est donc un excellent ouvrage de vulgarisation philosophique, permettant de survoler les moments clés de l’histoire de la philosophie (européenne).

Remarquons par ailleurs que l’ouvrage reste extrêmement européocentré : quasiment tous les philosophes que Sophie découvre sont européens. Ainsi, dans le tableau en annexe, sont recensés, par chapitre, tous les auteurs et concepts cités. S’il y a de temps à autre une référence à certains penseurs asiatiques (Confucius, Bouddha) ou autres courants philosophiques (par exemple le polythéisme indien), il apparaît clairement que l’ouvrage propose une vision très européenne de la philosophie. Néanmoins, le livre étant déjà relativement long (presque 550 pages), le choix de l’auteur de se concentrer sur une perspective occidentale peut se comprendre. Selon moi, il aurait été pertinent que l’auteur explicite que c’est une histoire de « la » philosophie, et que cette dernière est bien plus vaste et différente que ce que résume le roman.

Une autre limite du roman le style magistral et pontifiant de l’auteur tout au long du roman. Cette approche scolaire permet une explication limpide et efficace, mais renvoie directement le lecteur à son rôle d’élève, assez passif somme toute. Personnellement, ces explications philosophiques m’ont fait sortir du roman, montrant par là que le passage entre fiction et enseignement pédagogique est plus complexe qu’il n’y paraît. Les passages purement narratifs sont, je trouve, assez faibles, et la trame fictionnelle relativement peu digne d’intérêt. L’écriture est en effet assez descriptive et lourde, et le ton infantilisant. Le livre oscille constamment entre le manuel scolaire et le roman.

Selon moi, ce type d’œuvre peut être extrêmement utile pour initier un intérêt pour la philosophie. Il peut se rapprocher de certains romans de Fred Vargas, qui allie le roman policier à une trame de fond historique, et qui sont l’occasion de découvrir des aspects de l’Histoire tout en lisant un roman. A la différence de Fred Vargas, Le Monde de Sophie est beaucoup plus explicite dans son aspect transmission de savoirs (ici philosophiques). L’auteur a voulu faire le pari risqué d’associer roman et histoire de la philosophie, mais le passage de l’un à l’autre étant souvent très marqué, l’aspect pédagogique prend souvent le dessus, pouvant rendre la lecture assez indigeste. Les deux pans semblent trop séparés, et je regrette que l’aspect narratif n’ait pas été plus travaillé, afin d’en faire un véritable « roman philosophique ». En effet, les passages explicatifs étant séparés du reste, il s’en dégage un aspect infantilisant, où les facultés de compréhension du lecteur peuvent apparaître réduites puisqu’il faut bien marquer quand on passe de la narration à l’explication. D’autres romans jeunesses de fiction, par exemple Harry Potter, abordent aussi certains questionnements philosophiques très profonds, mais en misant sur une narration plus classique, qui par conséquent rend la lecture plus aisée et captivante. Signalons néanmoins qu’Harry Potter ne prétend pas faire de l’histoire de la philosophie à travers ses romans.

Ces différentes observations mettent en exergue l’importance de la finalité de ce roman, le public auquel il s’adresse et son propos. Il me semble que, dans cette finalité profondément pédagogique, Le Monde de Sophie remplit ses fonctions et revendications. Il permet une entrée aisée et didactique dans la philosophie. Par conséquent, il ne suffit pas à donner une solide formation d’histoire de la philosophie, mais il peut donner à certaines personnes un premier aperçu positif de la philosophie, qu’ils envisageaient peut-être jusque là comme inaccessible ou ennuyeuse. Même s’il peut lui être reproché d’être parfois trop simpliste et superficiel, et de donner une vision édulcorée de la philosophie, il a le mérite de proposer une approche intelligible de l’histoire de la philosophie. La qualité de l’écriture et de la trame narrative pourraient, à mon sens, être mieux travaillées, mais cela relève plus d’une question de goût littéraire personnel (et peut-être d’une mauvaise traduction). S’il faut se borner à juger la valeur didactique et éducative de l’ouvrage, le seul reproche qui puisse véritablement lui être fait est sa longueur, qui pourrait potentiellement décourager certains élèves. Pour ce qui est de vulgariser et rendre accessible l’histoire de la philosophie, le pari me semble réussi, en tout cas pédagogiquement. Les informations et explications qui y sont données sont correctes (même si parfois peut-être un peu trop courtes), l’écriture facile à lire et l’ouvrage facile d’utilisation (par sa mise en page et son index).


1 « – Peuh ! Tu t’es tellement habituée à ton petit confort que plus rien au monde ne t’étonne, ajouta-t-elle. [Sophie]

  •  Mais qu’est ce que tu racontes ? [La mère]
  •  Je dis que tu es beaucoup trop blasée. En d’autres termes, que tu es complètement foutue.
  •  Je t’interdis de me parler sur ce ton !
  •  Alors disons que tu t’es fait ta petite place bien au chaud dans la fourrure d’un lapin blanc qui vient desortir du chapeau haut-de-forme de l’univers. Mais c’est vrai, j’oubliais, tu dois mettre les pommes de terre sur le feu, puis tu dois lire ton journal et après tes trente minutes de sieste, tu dois regarder les informations. » p. 35
  • 2 « Qu’un homme aussi intelligent qu’Aristote puisse se tromper aussi lourdement sur les rapports entre hommes et femmes est bien entendu surprenant et tout à fait regrettable. Mais cela prouve deux choses. Premièrement, Aristote ne devait pas avoir une grande expérience de la vie des femmes et des enfants ; deuxièmement, cela montre à quel point il est dangereux de laisser les hommes entièrement souverains en matière de philosophie et de science. » p. 136

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