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« Ainsi parlait Nietzsche » de Nathalie et Christophe Prince

La question fondamentale à se poser avant de vulgariser un texte de philosophie est : pourquoi ? Dans quel but voulons-nous transformer une œuvre philosophique pour la faire passer à un certain public ? Est-ce pour lui apprendre, dans une démarche d’histoire de la philosophie, la pensée d’un auteur ? Ou est-ce pour essayer de le faire penser à partir des critiques formulées par ledit auteur, en les appliquant, et donc en le faisant entrer en crise ?

Parfois, ces deux démarches trébuchent l’une sur l’autre. C’est le cas pour « Ainsi parlait Nietzsche » (désormais abrégé « APN ») de Nathalie et Christophe Prince. Expliquons.

Le livre, aux magnifiques illustrations de Yann Damezin, annonce, par son titre, deux choses. D’un côté, une réécriture d’Ainsi parlait Zarathoustra [désormais abrégé « APZ »]. D’un autre, une volonté de démasquer Nietzsche en lui faisant assumer le rôle de son protagoniste.

Remarquons déjà ici que rendre pédagogique le contenu d’APZ est une entreprise étourdissante. En effet, Nietzsche a ses propres moyens de se rendre (in)compréhensible :

Incompréhensible car il s’agit d’un récit « pour tous et pour personne » : cela veut dire qu’il s’adresse à un public particulier, qu’il se dévoile à un public déjà initié à sa pensée sous une certaine forme. Pour le rendre accessible, il faut donc avoir répondu à la question : « pourquoi Nietzsche masque-t-il sa pensée ? ». Pour faire vite, il s’agit en priorité de s’adresser à un type d’homme ayant vécu certaines expériences de forte intensité. J’en resterais ici, mais il y a déjà un bâton dans la roue : plus le public est jeune, moins il risquera de connaître l’intensité et la variété des expériences mises en jeu. Il s’agit notamment de décisions existentielles, de pensées face à la mort et au suicide, de rapport à l’amour, à l’érudition, à la foi, à la dépression et au nihilisme. Faire vivre plutôt que faire penser se rapprocherait plus d’une bonne pédagogie d’APZ destinée à un jeune public. Peut-être que le public auquel s’adresse Ainsi parlait Nietzsche n’existe pas du tout, et  que ce livre-là est juste « pour personne ».

Compréhensible car il s’adresse en effet à certains hommes, avec une stratégie pédagogique et rhétorique tout à fait particulière. Le livre est centré sur le destin d’éducateur de Zarathoustra, qui veut se faire père du Surhumain, une espèce d’homme supportant la difficulté et l’intensité plutôt que le confort moderne et l’abandon au nihilisme. Pour ce faire, il écrit sous la forme d’une ritournelle qui applique son point de vue à la multiplicité du réel, des hommes les plus bas, les « derniers hommes », ceux qui acceptent leur confort moderne ou souhaitent la mortification de l’homme, jusqu’aux hommes les plus hauts, les « hommes supérieurs ». Le livre fonctionne avec une clef : celle du désir d’hommes nouveaux, qui viennent justifier le réel en lui donnant un autre sens, qui soit, contrairement à celui des chrétiens, centré sur la terre et l’amour de la terre, c’est-à-dire de soi, de son corps, de ses spécificités.

Bref, trêve d’érudition, ce n’est pas ce qui est intéressant ici. Ce qui est intéressant ici, c’est quand dans ce cycle, cette répétition, il y a des vacillements. Zarathoustra tremble, Zarathoustra hésite, Zarathoustra souffre. Et c’est cela qui le rend attachant : autrement, ce serait juste un dandy avec tout ce que ça implique de naïf et de kitch. Dans sa pédagogie, Nietzsche montre Zarathoustra en exemple. Il est celui qui arrive à souhaiter la venue de ses enfants surhumains, avec tout ce que ça implique de difficile et de cruel : sacrifier ses amis, accepter de se retrouver face à la solitude, faire souffrir ceux qu’il aime le plus (une infinité de fois, qui plus est), etc. Zarathoustra est tout le temps tenté, il ne vient pas comme le Nietzsche du livre faire du prêchi-prêcha en empoignant les derniers hommes par le col.

Ainsi parlait Nietzsche tombe dans le piège classique : faire de Nietzsche quelqu’un à la doctrine figée dans sa propre certitude, combattant des êtres inférieurs. Je ne m’attarde pas sur les nombreuses erreurs que contient le livre, qui détourne souvent APZ pour l’édulcorer homéopathiquement et faire poindre des « idées modernes » alliées de la démocratie bien étrangères à Nietzsche, mais je note tout de même la vision à côté de la plaque de l’éternel retour qui en fait un moyen de rendre heureux (?!). Mais le fait de lisser les hésitations nietzschéennes est un véritable frein à la pensée et au faire penser. En effet, c’est bien par un processus de tâtonnements et justement d’incertitude que Nietzsche/Zarathoustra en arrive à dire ce qu’il dit et vivre comme il vit. Ne pas montrer de souplesse, c’est aussi couper le chemin qui mène à la compréhension, voire à l’expérimentation. Ainsi, la transposition échoue à faire voir les dilemmes existentiels qui se jouent derrière les pages, et qui pourraient pourtant amener les intervenants d’un atelier autour du livre à des questionnements féconds. Pour ne citer qu’une piste liée aux premières pages du livre : est-ce que je saurai, moi, vivre sans me distraire ? Est-ce que la distraction a un impact positif ou négatif sur moi ? Une vie passée à se distraire en vaut-elle la peine ? Etc. etc.

Quant à la structure du récit en elle-même, je dirais qu’elle est bâtarde. D’une part, il s’agit de rester fidèle à l’original (parfois de manière étonnante, tenant à des éléments sans pertinence par rapport au propos) et à son contenu (même superficiellement) et, d’autre part, il s’agit de le fluidifier pour en faire une histoire plus continue que l’original. Le résultat est bizarre. Si le contenu extrait des parties du livre original est rendu partiellement plus clair, en se centrant sur une idée centrale plutôt que ses multiples subtilités, tout s’enchaîne très rapidement et il manque clairement de pauses. On aurait aimé voir ici un appareil de commentaire, un guide pour la personne qui utilise le livre à des fins de vulgarisation philosophique. Supprimer la division du texte en chapitres ne me semble pas un choix didactique pertinent. Peut-être aurait-il été préférable de sélectionner les chapitres clefs de l’histoire (celle de APZ ou APN ?) et de lister une série de questions à leur suite, afin de faire sentir la position zarathoustrienne et de laisser au public une chance de s’y confronter. Le livre est trop court pour être exhaustif et trop long pour tenir comme un conte.

En parlant de conte, venons-en au point suivant, celui, fort intéressant, de lier directement Zarathoustra à la vie de Nietzsche. Il y avait beaucoup à faire ici, à partir de la correspondance et des biographies. On aurait pu insister sur la solitude et la maladie qu’il supportait au quotidien, ce qui aurait donné du corps au récit. Le résultat s’avère décevant. Dans APN, on supprime cet intriguant et ludique personnage de conte qu’est Zarathoustra pour, au final, simplement faire référence à Sils-Maria et à la folie terminale de Nietzsche. Ce qui est beau, ce n’est pas seulement d’affirmer, mais aussi de parvenir à le faire. Non, Nietzsche ne méprise pas « les points de côté et les ampoules aux pieds ». Au contraire, c’est ce qui rend l’ascension intéressante. Après tout, la raison pour laquelle il n’est pas resté en au haut de sa montagne, c’est bien qu’il voulait tirer le reste de l’humanité avec lui, ou du moins une partie de celle-ci. Nietzsche cherchait désespérément des disciples (il a même pensé à retourner à l’université pour cela, imaginez son désespoir !), qu’il n’a jamais trouvés.

En somme, je ne trouve pas le livre abouti. Le sens n’est pas facile à comprendre, il n’offre pas de pistes de questionnement aisées, il coupe trop l’histoire et se permet bien des libertés douteuses. Certes, il n’est pas forcément important de rester fidèle à la pensée d’un auteur en particulier. Mais pourquoi alors utiliser cet auteur ? Pourquoi ne pas faire penser à partir de la pensée elle-même ? Je ne vois que deux explications : soit on se sert de l’autorité d’un auteur pour justifier arbitrairement un choix, soit on se sert de béquilles, « il faut bien partir de quelque part ». L’histoire met au moins en contact avec un personnage et ses concepts. Mais cela se fait au prix d’un changement de nature de ce personnage et de ces concepts.

Au final, vient inévitablement la question de l’intérêt d’un tel récit, de ce qu’il apporte par rapport à l’original. Zarathoustra est un des livres de philosophie les plus lus, mais aussi un des plus mal lus. Sa popularité lui vient principalement de sa force affirmative et de l’efficacité de sa rhétorique, ainsi que de la pluralité des thèmes qu’il traite. Ainsi parlait Nietzsche, en voulant vulgariser Nietzsche, perd ces traits qui le rendent encore populaire aujourd’hui. Et surtout, il en rajoute sur ce qui le rend difficile à lire, c’est-à-dire sa lourdeur métaphorique. Alléger voire moderniser ce point et garder le reste aussi intact que possible, voilà peut-être l’objectif d’un autre livre avec la même visée pédagogique.

Notons que si mon avis sur ce petit livre est dur, il n’empêche que je salue la tentative. Je partage avec les auteurs l’idée qu’il est pertinent voire nécessaire de travailler la philosophie sous cette forme, et il est vrai qu’APZ est un point d’entrée tentant, car le travail est déjà commencé. Mais il s’agit aussi d’un piège dans lequel il est aisé de tomber : peu d’ouvrages sont aussi difficiles à comprendre et en demandent autant à leurs lecteurs. Il serait extraordinaire de voir la philosophie rejaillir en récits, contés et animés par des philosophes à un public varié. C’est pourquoi je félicite ce livre de sa tentative qui sera, je l’espère, une parmi encore bien d’autres. Tout cela se fera dans un esprit nietzschéen : un maximum de ratages, pour un résultat des plus sublimes.

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